Pardonner, ce n'est pas oublier
Pardonner est un mot chargé. On l'associe souvent à oublier, excuser, faire comme si rien ne s'était passé, ou reprendre la relation comme avant. Ce n'est rien de tout cela.
Pardonner, c'est renoncer à ce que l'autre vous doit encore : des excuses, une réparation, une peine équivalente à la vôtre. Vous savez ce qui s'est passé, vous ne le trouvez pas acceptable, et vous décidez de ne plus attendre de l'autre qu'il le répare.
On peut donc pardonner sans se réconcilier, pardonner à quelqu'un qu'on ne reverra jamais, ou à quelqu'un qui n'est plus là. Et on peut aussi se réconcilier sans avoir tout pardonné.
Pourquoi c'est si difficile de pardonner
Parce que la blessure est réelle. Une trahison, une infidélité, une parole humiliante, une injustice dans une famille : ce qui s'est passé a touché quelque chose d'important, la confiance, la dignité, la place qu'on croyait avoir.
Parce que pardonner peut donner l'impression de perdre. Comme si, en lâchant la rancune, on donnait raison à l'autre, ou on admettait que ce n'était pas si grave.
Et parce que, bien souvent, l'autre ne demande rien. Pas d'excuses, pas de reconnaissance. Il est difficile de lâcher une dette que personne ne reconnaît.
Ce que vous dites, ce que vous pensez
- Vous dites « C'est du passé. » et vous pensez « Ça me fait encore mal quand j'y pense. »
- Vous dites « Je lui ai pardonné. » et vous pensez « Mais je ne lui fais plus confiance, et je m'en veux de ne pas y arriver. »
- Vous dites « Je ne veux plus en parler. » et vous pensez « Personne ne m'a jamais vraiment demandé ce que ça m'avait fait. »
Un pardon prononcé trop tôt, par devoir ou pour avoir la paix, laisse souvent ce décalage derrière lui. Les mots sont là, le soulagement ne suit pas.
Ce que la rancune protège
La rancune a mauvaise réputation, pourtant elle a une fonction. Elle garde vivante l'idée que ce qui vous est arrivé n'était pas normal. Elle vous tient à distance de quelqu'un qui vous a fait du mal. Parfois, elle est la seule trace d'une injustice que personne d'autre n'a reconnue.
C'est pourquoi on ne peut pas la forcer à partir. Tant qu'elle protège quelque chose, elle reste. On peut en revanche regarder ce qu'elle vous coûte : des nuits à rejouer la scène, une méfiance qui déborde sur d'autres relations, une énergie qui reste attachée au passé.
J'accompagne souvent des personnes dont la vie, vue de l'extérieur, a largement tourné la page. Elles ont avancé, construit, réussi. Et pourtant, une vieille histoire continue de peser, en silence, parce qu'elle n'a jamais vraiment été dite.
Comment pardonner, si vous le souhaitez
Le pardon ne se décrète pas. Il ressemble plutôt à un chemin, avec des allers-retours, qu'on parcourt à son rythme. Quelques étapes reviennent souvent :
- reconnaître ce qui s'est passé, sans le minimiser, au moins pour vous-même
- laisser une place à la colère et à la tristesse, qui ont des choses à dire avant de s'apaiser
- distinguer ce que l'autre a fait de ce que cela dit de vous, car sa trahison ne prouve pas que vous valiez moins
- comprendre, si c'est possible, ce qui a pu le conduire à agir ainsi, sans pour autant l'excuser
- décider de ce que vous voulez pour la relation : la reprendre, la transformer ou vous en éloigner
Écrire une lettre que vous n'enverrez pas peut aider à mettre des mots sur ce qui est resté coincé. En parler à une personne de confiance aussi. Le pardon, quand il vient, ressemble souvent moins à une décision qu'à un soulagement.
Se pardonner à soi-même
Parfois, la personne à qui l'on n'arrive pas à pardonner, c'est soi. Pour une décision, une parole, une absence, une erreur qui a eu des conséquences.
Se pardonner ne veut pas dire se trouver des excuses. Cela veut dire reconnaître ce qui s'est passé, réparer ce qui peut l'être, et cesser de se punir pour ce qui ne peut plus changer. La culpabilité qui pousse à réparer est utile. Celle qui tourne en boucle des années après ne répare plus rien.
Vous n'êtes pas obligé de pardonner
Le pardon est un choix, pas un devoir. Il n'est pas la seule façon d'aller mieux ni d'avancer. Certaines personnes trouvent la paix en prenant de la distance, en posant des limites, ou simplement en cessant d'attendre de l'autre qu'il change.
C'est particulièrement vrai après des violences, des humiliations répétées ou une relation d'emprise. Votre sécurité passe alors avant toute réconciliation, et personne n'a à vous presser de pardonner. Si vous êtes en danger, contactez les services d'urgence de votre pays ou une association d'aide aux victimes. En France, le 3919 écoute les femmes victimes de violences, gratuitement et de façon anonyme, 24 h/24.
Ce qu'on peut faire ensemble
En séance, on peut regarder la blessure de près, ce qu'elle a touché et ce qu'elle continue de faire dans votre vie aujourd'hui. On démêle ce qui vous appartient et ce qui appartient à l'autre.
Je ne vous dirai pas s'il faut pardonner, ni à qui. On cherche ensemble ce qui est juste pour vous : un pardon, une distance, une conversation, une limite. L'idée est que cette histoire reprenne sa place dans votre passé, au lieu d'occuper votre présent.
À retenirPardonner n'est ni oublier ni excuser. C'est cesser d'attendre de l'autre qu'il répare, quand vous êtes prêt, et seulement si vous le choisissez.