Celles et ceux sur qui tout repose
Dans beaucoup de familles, d'équipes ou de couples, il y a quelqu'un qui porte. On l'appelle quand ça ne va pas, on lui confie les dossiers compliqués, en sachant qu'il ou elle trouvera un moyen. Il n'est pas rare que cette personne ait appris très tôt à être solide, parce qu'il le fallait.
Cette force est réelle. Elle a permis de traverser des périodes difficiles, de tenir des engagements, de protéger des gens. Il ne s'agit pas de la regretter, ni de la voir comme un défaut. La difficulté commence quand elle devient la seule option disponible, quand vous ne savez plus faire autrement que tenir.
Être celui ou celle qui tient a pourtant un coût, qu'on remarque rarement tant qu'il reste supportable. On met ses propres besoins de côté sans même y penser. On garde pour soi ce qui pèse, pour ne pas inquiéter, et on finit par croire que se reposer, c'est laisser tomber les autres.
Certaines personnes le disent presque en s'excusant. « Je ne vais pas me plaindre, j'ai de la chance. » C'est peut-être vrai, et cela n'empêche pas d'être à bout. Avoir de la chance et être épuisé ne s'annulent pas.
Fonctionner dehors, être dépassé dedans
De l'extérieur, tout va bien. Vous travaillez, vous répondez présent, vous souriez. Personne ne soupçonne rien, et c'est parfois précisément ce que vous cherchiez. À l'intérieur, c'est une autre histoire. Une fatigue qui ne passe plus, une irritabilité que vous ne vous connaissiez pas, l'envie de partir quelques jours sans donner de nouvelles.
On peut être solide et ressentir énormément. Sourire et être épuisé. Mener une réunion sans faute, puis rester assis dans sa voiture un long moment avant de pouvoir rentrer chez soi. Ces deux réalités ne s'excluent pas, et on les trouve côte à côte chez des personnes très fiables.
Les personnes solides se plaignent peu. Certaines ne savent même plus très bien ce qu'elles ressentent, parce qu'à force de tenir, on finit par ne plus s'écouter du tout. Le corps finit alors par parler avant vous. Des tensions, des nuits courtes, un rhume qui traîne, l'impression de ne plus avoir aucune marge. Ces messages méritent d'être écoutés, même quand on n'a pas le temps.
Le piège consiste à attendre que ça craque pour s'autoriser à changer quelque chose. « Tant que je fonctionne, ce n'est pas si grave », se dit-on. Attendre l'effondrement pour agir revient pourtant à payer le prix le plus élevé.
Ce qui vous empêche de poser le sac
Si c'était simple, vous l'auriez déjà fait. Vous savez que vous en faites trop. Ce qui vous retient se trouve rarement du côté de la lucidité.
Une question d'identité se glisse là-dessous. Quand on a toujours été la personne solide, on ne sait pas très bien qui on serait sans ce rôle, et lâcher un peu, c'est risquer de ne plus se reconnaître. Votre entourage, habitué à vous voir tenir, ne pense pas toujours à vous demander comment vous allez.
S'y ajoutent des peurs et des croyances anciennes, solidement installées :
- la peur que tout s'écroule si vous lâchez un peu
- l'idée que demander de l'aide, c'est faiblir
- une image de vous construite depuis longtemps, celle de la personne qui gère
- la culpabilité de penser à vous alors que d'autres ont besoin de vous
La force peut aussi être une limite
On associe la force au fait d'encaisser. Je crois qu'elle peut prendre d'autres formes, moins visibles et pas forcément plus faciles. Dire non à une demande de plus. Poser une limite à quelqu'un qu'on aime. S'arrêter avant d'y être obligé. Reconnaître qu'on a besoin d'aide pour y voir clair.
Ces gestes demandent du courage, justement parce qu'ils vont à l'encontre de tout ce que vous avez appris. Ils bousculent aussi votre entourage, qui s'était organisé autour de votre disponibilité. Certains seront surpris, quelques-uns résisteront. C'est normal, et cela ne veut pas dire que vous avez tort. Une limite posée calmement, une seule fois, apprend parfois plus aux autres que des années de sacrifices silencieux.
Pour une personne qui porte tout, avancer consiste rarement à en faire plus. Il s'agit plutôt de choisir ce qu'on continue à porter, ce qu'on partage et ce qu'on dépose.
Je le sais aussi pour l'avoir vécu. J'ai appris très tôt à être forte et à prendre sur moi. Il m'a fallu du temps pour comprendre que tenir n'était pas la seule manière d'être solide.
Se faire aider sans cesser d'être fort
Être solide et avoir besoin d'aide pour y voir clair ne se contredisent pas. Demander un regard extérieur ne retire rien à votre force. Cela vous donne, pendant une heure, un endroit où vous n'avez pas à tenir.
En séance, on regarde ensemble ce que vous portez réellement, ce qui vous revient et ce qui ne vous revient pas. On cherche d'où vient cette habitude de tout prendre sur vous, et ce qu'elle protège encore. Viennent ensuite des ajustements réalistes, adaptés à votre vie telle qu'elle est, comme une limite à tester, une demande à formuler, une chose à laisser à quelqu'un d'autre. Le but reste de continuer à être là pour ceux qui comptent sur vous, d'une façon qui ne vous coûte plus tout.
Si la fatigue devient physique, si vous ne dormez plus, si votre corps envoie des signaux qui vous inquiètent, consultez aussi un médecin. Si vous vous sentez en danger, contactez sans attendre les services d'urgence de votre pays. Écouter ces signaux fait partie de la force.
À retenirVotre force ne se mesure pas seulement à ce que vous encaissez. Elle peut aussi prendre la forme d'une limite, d'un non ou d'une demande d'aide.